Versailles : la musique de l’eau (1)

Vue du château de Versailles depuis le parterre Nord © Le Jardin des Arts

Quoi de mieux pour commencer, que de partir à la découverte du plus vaste et du plus admiré des jardins ?

Je parle évidemment, de celui qui, né de la volonté du jeune Louis XIV et du talent d’André Le Nôtre, est devenu le jardin des plus beaux parterres, fontaines, bassins et bosquets, sans compter Orangerie et potager du Roi qui viennent compléter admirablement ce chef-d’oeuvre du jardin à la française : les jardins de Versailles.

Les « Grandes Eaux Musicales » de Versailles, sont l’occasion de se pencher sur l’histoire extraordinaire de ces jardins, et sur les chefs-d’œuvre de technique dont ils sont à l’origine pour  créer ces jeux d’eaux exceptionnels.

Évidemment, ce n’est ni le premier ni le dernier article que vous pourrez lire au sujet des jardins des Versailles, il s’agira donc simplement de rappeler dans quel contexte sont nés ces jardins, et quels artifices ont utilisé Louis XIV et André Le Nôtre pour réaliser ces perspectives admirables.

Versailles, pour le plaisir du Roi

Si Versailles est né de l’amour de Louis XIII pour la chasse et les lieux retirés du tapage de la cour, c’est entièrement à Louis XIV que l’on doit ce chef-d’oeuvre d’architecture, qui n’aurait jamais du voir le jour si l’on considère forêt et marécages qui entouraient le petit rendez-vous de chasse construit par Louis XIII en 1623.

« Versailles n’est pas sorti tout achevé d’un vallon où la nature a tout refusé » (Solnon)

C’est Louis XIV lui-même qui décida de lancer la construction du château et plus encore de ces magnifiques jardins. En effet, si Louis XIII avait fait de Versailles un lieu retiré où seuls les hommes étaient conviés à participer à la chasse, Louis XIV aimait la compagnie des femmes et de la cour et désirait plus que tout en faire un lieu de divertissement et d’enchantement.

Après avoir agrandi quelque peu le petit rendez-vous de chasse bâti par son père, Louis XIV s’attaqua très rapidement à l’aménagement des jardins. Il travaille d’arrache-pied avec le « contrôleur des jardins du Roi » André Le Nôtre, qui n’est autre que le jardinier de Vaux-le-Vicomte.

Carlo Maratta, André Le Nôtre, Château de Versailles

Louis XIV, qui avait été invité à la fête organisée par Nicolas Fouquet à Vaux-le-Vicomte le 17 août 1661, fut ébloui par la splendeur de ce château et la majesté de ses jardins. Jaloux de cette magnificence dont il ne jouissait pas lui-même dans aucune de ses demeures, Louis XIV fit emprisonner Fouquet dès septembre 1661 et réquisitionna l’architecte Louis Le Vau et le jardinier André Le Nôtre pour commencer l’immense chantier de Versailles. Arbres et orangers furent mêmes arrachés des jardins de Vaux-le-Vicomte pour être plantés à Versailles.

Un jardin « à la française »

On l’aura compris, les travaux débutent à Versailles peu après l’affaire Nicolas Fouquet, en 1661. Le chantier est gigantesque. Si le château subit des modifications et des agrandissements sous la main de l’architecte Louis Le Vau, ce sont surtout les jardins qui font l’objet de tous les soins. En 1668, alors que le château attend l’intervention magistrale de Jules-Hardouin Mansart, les jardins ont déjà belle allure, comme on peut le voir à l’arrière-plan du tableau de Pierre Patel: l’allée Royale tracée dès le règne de Louis XIII a été prolongée, les bassins ont été ménagés, ont peut également apercevoir la structure des bosquets.

Pierre Patel, Vue du Château de Versailles, 1668, Château de Versailles © RMN

En moins de sept ans donc, Louis XIV et André Le Nôtre ont réussi le tour de force d’assainir le terrain marécageux, de le structurer par d’énormes travaux de terrassement, et de dessiner les droites, courbes et arabesques des parterres, grâce au travail de milliers d’ouvriers.

« Ce plaisir superbe de forcer la nature », Saint-Simon

Si de grandes leçons sont tirées de la structure des jardins de Vaux-le-Vicomte, les principes de l’art du jardin à la française sont depuis longtemps établis. Mais c’est au XVIIe siècle que la théorie de l’art des jardins est élaborée, dans le Traité du jardinage selon les raisons de la nature et de l’art publié par Jacques Boyceau en 1636.

Le principe général du jardin à la française est de maintenir un lien architectural le château et les jardins. Les jardins sont extrêmement structurés et rythmés, à la manière des façades du château. Les jardins doivent être la prolongation de l’harmonie architecturale de la demeure.

Le deuxième principe essentiel du jardin à la française est d’intégrer au maximum le jardin au paysage en utilisant la perspective corrigée. Celle-ci permet d’anticiper les déformations liées aux lignes de fuite.

La Grande perspective, depuis la terrasse du château © Le Jardin des Arts

En jouant sur la déclivité du terrain, les lignes de forces, en créant des diagonales, il s’agit de structurer visuellement le paysage. Au fur et à mesure des déplacements au travers du parc, la perception de l’espace est différente. Ce qui paraissait tout proche, devient de plus en plus lointain. Depuis les fenêtres de la Galerie des Glaces, Louis XIV semble avoir les jardins à ses pieds. Le Grand Canal semble à portée de pas. Mais au fur et à mesure de l’avancée vers les jardin, le Grand Canal s’éloigne, bosquets et bassins se dévoilent.

« L’oeil crée la perspective, la marche la fait vivre », André Le Nôtre

Ainsi, s’il n’y paraît pourtant pas au premier abord, le jardin à la française est le jardin des illusions.

L’eau…de l’Eure?

Pour alimenter en eau les bassins et fontaines de Versailles, les ingénieurs du Roi durent inventer des systèmes extrêmement sophistiqués pour canaliser l’eau des étangs et bassins alentours. Plusieurs solutions furent mises en œuvre à mesure que les jardins s’étendaient en surface et les fontaines en complexité.

Le Bassin du Miroir (Sud) © Le Jardin des Arts

1. Capter les eaux de l’étang de Clagny (1661-1667)

Le chantier des jardin est concomitant de celui, gigantesque, des systèmes de captation de l’eau et des canalisations des fontaines.

L’eau ne manque pas à Versailles, mais il en faut de grandes quantités, et trouver les moyens de l’acheminer jusqu’aux fontaines;

Dès 1661, on décide de pomper l’eau de l’étang de Clagny, qui se situe tout proche du château. Le réservoir de la grotte de Thétys permet de contenier 500m3 d’eau. Mais bientôt on lui adjoint trois réservoirs supplémentaires dans l’aile Nord du château (cf. Tableau de Pierre Patel ci-dessus).

Ce premier système permet à Louis XIV d’inaugurer les premières « Grandes Eaux » de Versailles le 17 août 1666.

Mais bientôt, ces eaux ne sont plus suffisantes pour alimenter des jardins qui comptent de plus en plus de bassins et de fontaines à plusieurs dizaines de jets.

Carte du réseau hydraulique, F. Evrard, 1933

2. Pomper l’eau de la Bièvre et créer des étangs artificiels (1668-1678)

En 1668, on décide alors d’acheminer l’eau de la Bièvre par un système complexe de barrage, d’aqueduc, de moulins à godets et de réservoirs supplémentaires. En 1672, on aménage sous la terrasse du château trois réservoirs, d’une capacité de 34 000m3 d’eau.

Des étangs artificiels sont créés à Trappes et à Bois d’Arcy pour compléter les réserves en eau.

Le Grand Canal, dont la construction s’achève en 1678, est conçu pour se remplir des eaux contenues dans le sol des terres environnantes.

3. Les étangs inférieurs et supérieurs, l’aqueduc de Buc (1681-1686)

Avec l’agrandissement du château suite aux travaux de Jules-Hardouin Mansart, le système d’adduction de l’eau est modifié.  D’autres lacs artificiels sont créés: les étangs d’Orsigny, de Saclay, et de Villiers, dits « étangs inférieurs ». S’ils entraînent la construction de nouveaux réservoirs, ils sont surtout à l’origine de la construction d’un aqueduc imposant de 580 mètres de long, qui permettait de traverser la vallée de Buc.

Aqueduc de Buc, 1684-1686 © Wikipedia Commons

On s’en va chercher l’eau de plus en plus loin. Neuf « étangs supérieurs » sont mis en place à Trappes, Mesnil-Saint Denis, Coignières, Hollande, Rambouillet etc.

4. La machine de Marly (1680-1685)

Le système des lacs artificiels n’est encore pas suffisant. On se résout alors acheminer les eaux de la Seine, qui se situe à 7 kilomètres seulement de Versailles, mais à une altitude bien inférieure: la Seine se situe en effet 162 mètres sous le niveau du château. Il faut donc concevoir un système assez puissant pour pomper l’eau et la faire remonter jusqu’au château: la machine de Marly. Extrêmement complexe et sophistiquée pour l’époque, la machine de Marly permet grâce à la force de l’eau de la Seine d’actionner une roue qui entraîne l’action de pompes permettant de puiser l’eau nécessaire, qui est entraînée vers l’aqueduc de Louveciennes. Ce chef-d’oeuvre de technique qu’est la machine de Marly, fonctionnera pendant 133 ans avant d’être remplacée, au XIXe siècle, par d’autres systèmes de pompage.

Pierre-Denis Martin, Vue de la machine de Marly, 1723, Château de Versailles © RMN

5. Le Canal de l’Eure (1685-1688)

En 1685, Louvois, Surintendant des Bâtiments du Roi, commande à Vauban de réaliser un canal qui permettrait de dériver l’eau de l’ Eure. 20 000 à 30 000 soldats sont mobilisés pour construire un canal de 80 kilomètres de long qui doit passer par les terres de Madame de Maintenon. En un an, 50 kilomètres sont réalisés, mais le chantier est bientôt ralenti par la guerre de Ligue d’Augsbourg en 1686, puis s’arrête définitivement en 1688. Il ne sera jamais terminé.

Versailles…Grandes Eaux s’il en est ! Qui imagine, derrière ces millions de gouttes d’eau propulsées dans les airs, l’ampleur démesurée des systèmes d’adduction d’eau nécessaires pour réaliser la magie de ces jets d’eau dansants, folie du roi Soleil ?

Dans un prochain article, vous pourrez découvrir plus en détail les bosquets créés par Louis XIV et son cher jardinier, et le programme iconographique que représentent les fontaines ainsi que les statues qui ponctuent les allées…

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Pour le plaisir des yeux:

Vous pouvez admirer les 500 plus belles photos du jardin de Versailles ou encore les photos des lauréats du concours « Reflets de Versailles » organisé à l’occasion de l’exposition « Versailles photographié: 1856-2010 ».

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Pour information:

Grandes Eaux Musicales: le samedi et le dimanche du 2 avril au 30 octobre
L’accès aux jardins est rendu payant lors de cette manifestation: Tarif plein 8€, Tarif réduit 6€

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Pour aller plus loin:

BEURTHERET (Vincent), Versailles, des jardins vers ailleurs, A.M.D.G Edition

TIBERGHIEN (Frédéric), Le chantier de Versailles, Paris, Tempus, 2002

SOLNON (Jean-François), Histoire de Versailles, Tempus, 2003

EVRARD (F.), « Les Eaux de Versailles », Annales de Géographie, vol. 42, n°140, 1933

LOBGEOIS (Pascal), Versailles: Les Grandes Eaux, Paris, JMD Edition, 2000

« Voyage au coeur du système hydraulique de Versailles », vidéo réalisée par le Château de Versailles.

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