L’abbaye de Belleperche: une miraculée

Façade d'entrée de l'abbaye

Façade d’entrée de l’abbaye Photo: Le Jardin des Arts

Voici quelques semaines, j’ai eu l’occasion de visiter l’abbaye de Belleperche, une abbaye cistercienne située à Cordes Tolosanes dans le département du Tarn-et-Garonne, et dont la survivance tient tout simplement du miracle.

A l’heure des récriminations incessantes envers l’Etat contre une politique culturelle qui laisse à désirer, il faut saluer le sauvetage in extremis mené par le Conseil Général du Tarn-et-Garonne de cette abbaye cistercienne tout à fait remarquable par son histoire, son rayonnement et sa beauté architecturale.

L’origine de l’abbaye de Belleperche remonte au XIIe siècle lorsque la famille de chevaliers d’Argombat décide de fonder un monastère privé à 9km de l’emplacement actuel. Puis quelques années plus tard, l’abbaye est affiliée à l’ordre de Cîteaux et de nouveaux bâtiments sont construits sur les lieux que l’on connaît aujourd’hui. Dès le XIVe siècle, l’abbaye de Belleperche est l’une des plus grandes abbayes cisterciennes du Midi de la France.

Après les guerres de religion qui affaiblirent fortement le pouvoir de l’abbaye, celle-ci reprend une vigueur particulière à partir du XVIIe siècle et pendant tout le XVIIIe. En effet, les moines développent le service de l’hôtellerie ainsi que leurs activités agricoles qui leur permettent d’en tirer des revenus plutôt élevés.

Réfectoire (dans le corps de logis principal) Photo: Le Jardin des Arts

Peu de vestiges datent de l’époque médiévale puisque l’abbaye fut entièrement rebâtie au XVIIIe siècle, donnant à voir aujourd’hui un bâtiment de style classique, imposant par ses proportions. Le corps de logis principal rebâti sur les fondations du Moyen Age abrite au rez-de-chaussée un grand vestibule et un escalier d’honneur, un réfectoire, une vaste salle à manger et un salon de compagnie d’été. A l’étage, plusieurs chambres d’hôtes de part et d’autre d’une immense galerie témoignent avec le salon et la salle à manger d’hiver de l’activité intense de l’hôtellerie du monastère à l’époque moderne. Le corps de logis principal abrite également la chambre du prieur, la chambre symbolique de l’abbé ainsi que le couloir des cellules.

Le cloître, qui nous est parvenu du Moyen Age, couvre une surface exceptionnelle de 1779 m², qui surpasse celle de tous les cloîtres des monastères du Midi de la France. L’appareil de brique utilisé pour l’ensemble du cloître ainsi que pour l’église, est conforme aux usages de cette région où la brique était le matériau de construction le plus répandu.

Vue du cloître Photo: Le Jardin des Arts

Cloître voûté d’arêtes (aile Nord) Photo: Le Jardin des Arts

 


L’eau, source de vie

Abbaye de Belleperche, le long de la Garonne

Comme généralement toutes les abbayes cisterciennes, l’abbaye de Belleperche a été construite dans un coin de verdure retiré proche d’une source d’eau destinée à répondre aux besoins de la vie quotidienne des moines. Si les Statuts de l’Ordre de Cîteaux ne précisent pas réellement quels lieux doivent être privilégiés pour la construction d’une abbaye, on retrouve néanmoins cette constante: un lieu retiré au coeur de la nature, parfois au fond d’une vallée, proche d’une source d’eau (cours d’eau ou source). C’est ainsi que les abbayes cisterciennes portent souvent un nom en rapport avec l’eau ou la nature: Fontenay, Hautecombe, Bonnevaux, Val des Choues…

Les moines cisterciens menaient une vie de prière mais aussi une vie de travail. L’eau leur permettait d’entretenir leurs cultures mais aussi d’actionner des systèmes mécaniques (comme par exemple à la forge de l’abbaye de Fontenay en Bourgogne). De façon générale, les cisterciens ont été les pionniers du développement de mécanismes hydrauliques parfois extrêmement complexes pour l’époque1.

Comme le souligne Valérie Stauner, l’eau détermine la disposition des bâtiments monastiques : « l’église est toujours le point le plus haut et les extrémités des ailes des moines et des convers au plus près de l’eau. »2

Plan du rez-de-chaussée de l’abbaye (Conseil Général Tarn-et-Garonne)

On constate effectivement cette disposition à l’abbaye de Belleperche: la partie principale des bâtiments monastiques (cuisines, réfectoires, chambres, salons de réception) se trouve au Nord, le long de la Garonne. L’église et le cloître quant à eux se situent dans la partie Sud du monastère, éloignés du cours d’eau.

Mais l’abbaye de Belleperche ne vivait pas uniquement grâce à l’eau de la Garonne: une fontaine fut construite autour d’une source éloignée de quelques centaines de mètres de l’abbaye, afin de permettre aux moines d’y puiser l’eau nécessaire pour leur consommation.

Fontaine de l’abbaye de Belleperche Photo: Le Jardin des Arts

De l’abandon au renouveau

J’ai eu la chance de visiter cette abbaye avec une personne originaire de la région qui avait découvert l’existence de ce lieu tout à fait par hasard au détour d’une promenade, avant tous travaux de restauration et de reconstruction.

Ayant demandé alors à des personnes des villages alentours ce que pouvait bien être ce bâtiment envahi de ronces et de lierre et dont on ne percevait même plus la structure architecturale, on lui répondit sans en faire plus de cas, qu’il s’agissait probablement d‘anciens abattoirs. (!!)

C’est dire l’état de délabrement du site, qui ne permettait même plus d’apercevoir la majesté du logis principal, ni les vestiges du cloître.

Les photos suivantes, publiées sur le site du Conseil Général du Tarn-et-Garonne, en disent assez sur le miracle que constitue la restauration de cette abbaye.

Vue de l’intérieur de l’aile des jardiniers (avant restauration)

Photo: Conseil Général du Tarn-et-Garonne

En 1791, l’abbaye de Belleperche est confisquée au titre des Biens nationaux puis vendue à un particulier, le négociant d’Auvillar. Jusqu’au XIXe siècle, elle changera de propriétaire au gré des successions. Mais à partir de 1976, l’édifice est laissé à l’abandon: la toiture commence à s’effondrer et le logis principal menace de tomber en ruine. En 1983, un projet est lancé pour transformer le bâtiment principal en discothèque. Mais le Conseil Général du Tarn-et-Garonne décide de se porter acquéreur de l’ensemble de l’abbaye et de procéder à une longue et difficile restauration de bâtiments en très mauvais état.

Les travaux ont débuté en 1993 par le cloître. De 1993 à 1996, les toitures et le mur de soutènement le long de la Garonne ont été mis hors d’eau et entièrement remis en état. En 2001 et 2002, les restaurations se sont concentrées sur les salles du bâtiment principal au rez-de-chaussée : les salles de réception, le réfectoire etc. Une nouvelle phase de travaux s’est ouverte en 2010 pour la remise en état des escaliers d’accès au deuxième étage, dont les salles feront également l’objet d’une restauration complète.

Un lieu de vie culturelle

Grâce à la volonté du Conseil Général et à la générosité du collectionneur Patrice Valfré, l’abbaye de Belleperche abrite le Musée des Arts de la Table.

La première partie du musée se trouve dans le salon de compagnie d’été et la salle à manger d’été (au rez-de-chaussée), dont les stucs à motifs de poisson, de gibier, ont été entièrement restaurés donnant toute sa signification à cette pièce. On peut y admirer de jolies pièces de vaisselle du XVIIIe et XIXe siècle mais aussi la collection Valfré comportant des objets pour la consommation de thé et provenant du Japon, de Chine et d’Europe.

Assiette du XVIIIe à motifs japonisants (détail)

La deuxième partie du musée se compose de l’exposition « La table est mise! » , qui retrace l’histoire des objets liés à la boisson et à la consommation des aliments du Moyen Age jusqu’à nos jours. La scénographie colorée, avec un fort parti pris de reconstitution, évite l’écueil d’une exposition d’objets trop savante. On passe un agréable moment à observer ces objets, parfois totalement disparus de nos pratiques actuelles, à admirer la matière travaillée des pièces d’orfèvrerie, l’harmonie des couleurs et dessins des assiettes en faïences ou en porcelaine.

Un voyage dans le temps qui étonne et qui fascine!

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Notes:
1. A ce propos, consulter:  « Assainissement et salubrité publique en Europe méridionale : fin du Moyen Age, époque moderne, » Siècles n°14, Presses Universitaires Blaise Pascal; et plus particulièrement l’article de Valérie STAUNER, « Cadre normatif et réalité des sites cisterciens : la notion de salubrité dans les abbayes du Midi de la France »
2. Valérie STAUNER, ibid.

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Pour aller plus loin…

 ARBOIS de JUBAINVILLE (Henri), Etudes sur les abbayes cisterciennes, Paris, Durand, 1858: sur la vie des moines cisterciens (vie quotidienne, fonctions, financement des abbayes…)

ERLANDE-BRANDENBOURG (Alain), Les abbayes cisterciennes, Paris, Ed. Gisserot, 2004

DUBY (Georges), Saint Bernard et l’art cistercien, Paris,  Flammarion, « Champs », 1979

KINDER  (Terryl), L’Europe cistercienne, Zodiaque, 1998.

♦ Le site officiel de l’abbaye de Belleperche.

♦ La page consacrée à l’abbaye de Belleperche sur le site du Conseil Général du Tarn-et-Garonne.

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Informations pratiques:

La visite de ce monument et de l’exposition permanente sur les Arts de la table est entièrement gratuite.

Des visites guidées gratuites sont également proposées aux visiteurs qui le désirent.

Ouverture de mai à septembre
Du mardi au samedi : 10h-12h  14h-18h
Dimanche : 14h-18h
Fermé le lundi et le dimanche matin

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2 réponses à “L’abbaye de Belleperche: une miraculée

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