La Manufacture des Gobelins (2)

Broches utilisées pour la réalisation d’une tapisserie de haute-lice © Le Jardin des Arts

Après les quelques précisions historiques de l’article précédent consacré à la manufacture des Gobelins, pénétrons au cœur des ateliers de tissage et de l’atelier de teinture, qui permet la réalisation de ces chefs-d’œuvre de minutie et de patience…

Trois manufactures en une

Ce que l’on imagine pas lorsque l’on franchit l’entrée de la manufacture des Gobelins, c’est que l’on pénètre également dans les manufactures de Beauvais et de la Savonnerie.

Trois manufactures en un seul lieu, trois manufactures mais trois types de production différents.

Tapisserie Sans Titre, d’après Gérard Garouste (détail) © Le Jardin des Arts

La manufacture des Gobelins, depuis toujours installée dans ces locaux, produit des tapisseries de haute-lice, c’est-à-dire sur des métiers verticaux qui permettent la production de pièces de grande surface.

Fauteuil à la Reine, décor réalisé d’après les cartons de Boucher, vers 1765, Paris, Musée du Louvre

La manufacture de Beauvais, fondée en 1664 par Colbert, était idéalement située sur les routes commerciales du Nord de l’Europe dans une ville où la tradition de tissage y était très forte. A la suite des bombardements durant la Seconde Guerre Mondiale, les ateliers sont détruits. La manufacture de Beauvais est alors transférée à Paris, où un nouveau bâtiment y est construit pour accueillir les nouveaux ateliers. Aujourd’hui 12 métiers de la manufacture de Beauvais sont toujours situés à Paris. Mais 10 autres ont pu regagner leur ville d’origine dans les anciens abattoirs de la ville réaménagés pour l’occasion. La manufacture de Beauvais a pour particularité de produire des tapisseries de basse-lice, des œuvres d’un travail plus fin sur des pièces de plus petite taille. A l’origine, ces oeuvres n’étaient pas destinées directement au Roi mais à une clientèle privée, issue de la bourgeoisie.

Tapis Cortex-Tondo, d’après Christian Jaccard © Le Jardin des Arts

La manufacture de la Savonnerie quant à elle, est fondée par Henri IV dans les galeries du Louvre. Elle se développe sous Louis XIII, qui installe les ateliers dans une ancienne fabrique de savon, dont elle a conservé nom, et qui étaient situés sur la colline de Chaillot. La Savonnerie produit, sur des métiers de haute-lice, exclusivement des tapis en points noués, qui donnent à la pièce cet aspect de velours épais très doux. Les tapissiers travaillent face à l’ouvrage.

Un art aux mille couleurs

Pour réaliser ces tapisseries, il faut bien sur des kilomètres de fils, de coton, de soie ou de laine, mais surtout un atelier de teinture assez performant pour pouvoir obtenir les milliers de nuances de couleurs nécessaires à chaque œuvre.

Comme évoqué dans l’article précédent, la manufacture des Gobelins est l’héritier direct de l’atelier de teinture créé par Jehan Gobelin au XVe siècle sur le même site.

Mais c’est à Colbert encore que l’on doit l’organisation de l’atelier de teinture toujours installé à droite de la chapelle encore de nos jours.

L’atelier de teinture des Gobelins, toujours en activité aujourd’hui © Le Jardin des Arts

Jusqu’au XIXe siècle, on utilisait uniquement des pigments naturels tirés de plantes tinctoriales telles que la cochenille, l’indigo, la garance etc… Mais les avancées scientifiques du XIXe siècle ont permis peu à peu de créer des pigments synthétiques.

La figure majeure de l’atelier de teinture des Gobelins, n’est autre que Michel Eugène Chevreul, qui en assura la direction de 1824 à 1884 (soit pendant 60 ans!). Chimiste reconnu, il développa pendant sa carrière aux Gobelins des travaux de recherche pour l’amélioration de la qualité de la teinture, sur l’organisation des couleurs mais aussi sur les effets d’optique.

C’est ainsi qui publia un ouvrage intitulé De la loi du contraste simultané des couleurs (1829), qui eut une influence considérable notamment sur les artistes impressionnistes. Cette loi énonce que l’on perçoit différemment les couleurs selon qu’elles sont juxtaposées avec telle ou telle autre.

« Des couleurs d’égale blancheur, celle-là semblera plus éclatante, qui se détache sur un fond plus sombre; et le noir paraîtra plus intense sur fond un plus blanc. 

le rouge sera aussi plus vif sur un fond jaune et ainsi toutes les couleurs opposées à celles qui contrastent le plus avec elles. »

Leonardo da Vinci, Codex Antlantico, 184 v.c

Il eut aussi une influence considérable sur la modernisation de l’atelier de teinture. Il fut à l’origine de la création d’un véritable « magasin des couleurs »: chaque nuance est répertoriée et classée, permettant de toujours trouver la bonne nuance et de pouvoir la reproduire toujours de la même façon. Pour cela, il réalisa des cercles chromatiques permettant de classer toutes les couleurs, et donc de situer chaque teinte les unes par rapport aux autres, ce qui est fort utile pour réaliser les dégradés.

Nuanciers de couleurs dans l’atelier de teinture © Le Jardin des Arts

Une tradition au long cours…

La grande tradition française de la tapisserie créée par la renommée de la manufacture des Gobelins, de la Savonnerie et de Beauvais, perdure encore aujourd’hui de façon tout à fait inattendue. Dans les ateliers, on reproduit fidèlement les mêmes gestes habiles sur les métiers de haute-lice ou de basse-lice. On utilise encore parfois certains métiers à tisser vieux de plus de 200 ans…

On peut d’ailleurs observer avec émotion les planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, qui nous ont transmis par des gravures d’une précision scientifique ce savoir-faire séculaire.

La tapisserie de basse-lice, l’Enyclopédie de Diderot et d’Alembert

Ateliers de basse-lice de la manufacture de Beauvais dans les locaux des Nouvelles Manufactures à Paris, Photo: Connaissance des Arts

La tapisserie de haute-lice, Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

Atelier de la manufacture de la Savonnerie dans les locaux parisiens de la manufacture des Gobelins © Le Jardin des Arts

Oui, on peut être aujourd’hui tapissier fonctionnaire d’Etat!

Actuellement une centaine de tapissiers en France travaillent sur des commandes directes de l’Etat, qui, chaque année choisit un certain nombres d’œuvres picturales qui seront tissées dans ces prestigieux ateliers. Les tapisseries ou tapis tombés du métier appartiennent alors au Mobilier National qui se charge de les répartir pour l’ameublement des appartements, ministères, bureaux appartenant à l’Etat, ou bien pour des cadeaux diplomatiques aux chefs d’Etat étrangers.

On peut voir ci-dessous la commande réalisée pour le bicentenaire de la Cour des Comptes en passe d’être terminée. Il ne reste plus que la bordure droite de la tapisserie à réaliser.

Vincent Bioules, Commande pour le bicentenaire de la Cour des Comptes, carton de tapisserie © Le Jardin des Arts

Fin du tissage de la tenture pour le bicentenaire de la Cour des Comptes, d’après Vincent Bioules © Le Jardin des Arts

Tout est ici démesuré. De la taille des métiers au temps passé pour réaliser une pièce, au nombre de couleurs utilisées… La tapisserie est une véritable entreprise d’humilité où chaque nœud a un sens et une place précise qui participe entièrement de l’œuvre finale.

Pour une pièce on compte entre 5 et 10 ans de travail selon la complexité des motifs, la taille de la pièce, et le nombre de couleurs nécessaires. Rarement on dépasse plus d’1 m2 de tissage par an sur une pièce… C’est un travail de Titan que l’on soupçonne à peine une fois la pièce terminée, tellement l’harmonie et la précision sont grandes.

Tapissier est un métier de l’ombre, à la fois laborieux et grandiose. Il travaille en collaboration directe avec le peintre, pour choisir les nuances et reproduire les motifs de son œuvre, pour les rendre de la façon la plus proche possible de l’œuvre initiale. Le tapissier est l’interprète discret d’une œuvre réalisée en peinture et transposée en tapisserie.

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Pour en savoir plus:

Roque (Georges), Art et science de la couleur,  Paris, Gallimard, 2009

Brejon de Lavergnée (Arnauld), Vittet (Jean), La tapisserie d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Ecole du Louvre, 2011

Dix années de création : tapisseries, tapis, mobilier, 1997-2007, Catalogue d’exposition,Paris, Galerie des Gobelins (12 mai-30 septembre 2007), Paris, RMN-Grand Palais, 2007

« Mobilier national, manufactures nationales: Gobelins, Beauvais, Savonnerie », Connaissance des Arts, Hors-série n°320-1

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