Caravage, La Crucifixion de Saint Pierre

Caravage, La Crucifixion de Saint Pierre, 1604, Rome, Chapelle Cerasi, Santa Maria del Popolo Photo: oberlin.edu

Caravage, La Conversion de Saint Paul, 1604, Rome, Chapelle Cerasi, Santa Maria del Popolo Photo: albany.edu

Ce mois-ci, c’est encore un artiste italien qui est à l’honneur. Mais un peintre cette fois. Nous sommes au XVIIe siècle, les artistes se déchirent entre baroque et classicisme donnant lieu à deux écoles véritablement distinctes. Dans ce contexte, un peintre reste inclassable, alors qu’il comptera de nombreux suiveurs dans les décennies suivantes.

Caravage. Le peintre des passions, qui mit au point avec virtuosité la technique du clair-obscur. Menant une vie dissolue, sa personnalité mystérieuse continue de nous fasciner aujourd’hui.

Michelangelo Merisi da Caravaggio dit « Le Caravage », qui réalisa de nombreuses peintures de genre qui firent d’ailleurs sa renommée, révolutionna la peinture religieuse par une approche très réaliste, qui dérangeait en cette période rigoriste qu’est celle de la Contre-Réforme.

Deux des chefs-d’œuvre les plus remarquables de sa carrière sont, pour moi, la Crucifixion de Saint Pierre répondant à La Conversion de Saint Paul dans la chapelle Cerasi de Santa Maria del Popolo. Observer ces tableaux est une véritable expérience visuelle et physique même, car la peinture de Caravage n’est pas anodine ni faite pour plaire. Elle est là pour nous bousculer.

Rencontre avec deux monuments de la peinture.

Trois tableaux et deux artistes pour un petit espace

En 1600, Tiberio Cerasi, trésorier général du pape, acquiert une chapelle funéraire dans l’église Santa Maria del Popolo à Rome. Pour l’orner, il ne décide pas moins de faire appel aux deux plus grands artistes italiens de l’époque, Carrache et Caravage, les peintres les plus antinomiques qui soient. D’un côté, Annibal Carrache (1560-1609), peintre académique par excellence qui prône une peinture d’après les modèles antiques et la recherche du beau idéal. De l’autre, Caravage (1571-1610), chantre d’une peinture puissante ayant pour seul but de reproduire la nature le plus fidèlement possible.

« Un peintre de talent est un peintre qui peint bien, et qui imite bien les choses de la nature ». (Caravage)

Carrache réalise le tableau d’autel, consacré à L’Assomption de la Vierge (1600) tandis que Caravage peint les tableaux ornant les murs latéraux : à gauche, La Crucifixion de Saint Pierre (1604), à droite, La Conversion de Saint Paul (1604). La chapelle Cerasi est donc à elle seule le résumé des préoccupations artistiques de l’époque, et permet de visualiser d’un seul coup d’œil l’opposition évidente entre Carrache et Caravage.

La chapelle Cerasi, Rome, Eglise Santa Maria del Poppolo Photo: Peter Watts

Carrache nous livre une Assomption de la Vierge tout à fait classique et idéalisée, reprenant les codes de l’iconographie traditionnelle, utilisant des couleurs vives et dépeignant des expressions convenues aux personnages. Caravage à l’inverse, choisit des couleurs terreuses, des postures réalistes, des physionomies exprimant des sentiments profonds. Ses compositions sont dramatisées pour raconter ces épisodes.

Aux origines de l’inspiration du peintre

Pour la réalisation de cette commande, il était entendu que Caravage devrait réaliser les peintures sur des panneaux de bois de cyprès. Il livre les tableaux en 1601, mais ils sont refusés. Enième refus à un peintre qui bouscule les conventions artistiques et qui affirme sans détour sa personnalité.

De ces premières versions, nous n’avons conservé que La Conversion de Saint Paul, appartenant aujourd’hui à la collection Odeschalchi Balbi.

Caravage, La conversion de Saint Paul (première version), 1601, Rome, Collection Odescalchi Balbi Photo: Web Gallery of Art

Cette première version frappe par la différence de composition avec le tableau final. On compte quatre personnages ainsi que le cheval à l’arrière-plan. Le tableau est saturé dans sa composition : personnages nombreux et enchevêtrés, dans des postures complexes, des accessoires (casques, lances, boucliers…) qui remplissent toutes les zones inoccupées du tableau, le tout relevé de couleurs vives par endroits. Le propos, pourtant extrêmement structuré, est noyé par la masse d’éléments signifiants.

Pour La crucifixion de Saint Pierre, si nous n’avons pas conservé la première version, on peut en revanche en donner le modèle qui inspira le peintre. Pour ce tableau, Caravage s’est directement inspiré de la fresque de la crucifixion de Saint Pierre réalisée par Michel-Ange dans la chapelle Pauline, au palais du Vatican. Il reprend plusieurs éléments structurels de la composition : le positionnement de la croix sur le même angle, mais inversé, le visage de Saint Pierre se tournant vers le spectateur et la position de l’homme recroquevillé sous la croix pour creuser un trou dans le sol.

Michel-Ange, La Crucifixion de Saint Pierre, 1542-1550, Chapelle Pauline, Palais du Vatican Photo: Web Gallery of Art

Caravage, une peinture intense et signifiante

Caravage est le peintre du clair-obscur, des passions, de la nature. On retrouve tous ces éléments dans les deux tableaux qu’il a réalisés pour cette chapelle.

Dans La Crucifixion de Saint Pierre, Caravage a dramatisé la scène à l’extrême. Dans son tableau, les bourreaux semblent faire un effort extrême pour redresser la croix, l’un tirant, l’autre poussant, l’opération semble difficile. Un des hommes, qui semble avoir creusé le trou dans lequel sera plantée la croix, a laissé en évidence une grosse pierre au premier plan du tableau. En effet, le martyre de Saint Pierre tel qu’il est représenté est là pour nous rappeler les paroles du Christ : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » (Matthieu, XVI, 18-19).(revenir à l’image)

De La Crucifixion de Saint Pierre par Michel Ange dans la chapelle Pauline, Caravage n’en a retenu que les lignes de forces. Il propose un cadrage beaucoup plus resserré, qui met en valeur le visage du saint et concentre l’attention du spectateur sur son expression. La scène est avantageusement mise en valeur par le clair-obscur magistral, qui efface l’arrière-plan rendant impossible l’identification du lieu où se déroule la scène, pour se concentrer sur les mouvements et les expressions des personnages. L’axe de la croix est disposé de telle façon à ce que la tête de Saint Pierre soit la plus proche possible du tabernacle de la chapelle, et dirige le regard du spectateur en ce sens.

A l’inverse, dans la Conversion de Saint Paul lui faisant face, Saint Paul git à terre, la tête dirigée vers le spectateur, semblant l’interroger : « Et toi qu’as-tu fait de ta foi ? ». Il ne faut pas oublier en effet, que ces tableaux ont été conçus pour orner les côtés de la chapelle, par ailleurs très exiguë. Caravage a modelé la composition de ses tableaux, en tenant compte de cette contrainte, tout en donnant un sens profond à la scène représentée.

« La peinture la plus révolutionnaire de l’art sacré » (Roberto Longhi, à propos de la Conversion de Saint Paul)

Dans cette version définitive de la Conversion de Saint Paul, Caravage a drastiquement réduit le nombre de personnages pour traduire littéralement les propos du chapitre 9 des Actes des Apôtres : « Comme il était en route et approchait de Damas, une lumière venant du ciel l’enveloppa soudain de sa clarté. Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » » La présence dominante du cheval, et au contraire discrète du palefrenier, donne un aspect très familier à la scène. Caravage nous donne l’impression d’une scène se déroulant dans une écurie. Un homme tombant de cheval. Rien de plus commun en somme. Placer une scène biblique dans un cadre si quotidien pour l’époque, revient à questionner encore davantage le spectateur sur sa foi: il pourrait lui-même être ce Saint Paul désarçonné.

La lecture de ces deux tableaux, nous permet de ressentir exactement le rapport de Caravage à la religion. Il ne peint pas une religion inaccessible, dépourvue de sentiments, éloignée des préoccupations du temps. Au contraire, il fait de la religion une chose de la vie quotidienne, où Dieu redevient homme, conformément au témoignage de la Bible.

On ne sait pourquoi finalement ces deux tableaux furent acceptés. Ils sont au moins, voire plus révolutionnaires que ceux proposés en première version. Acceptés, parce qu’ils étaient payés d’avance? Volonté personnelle du commanditaire? Nul ne le sait exactement.

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A voir bientôt :

Exposition « Corps et ombres. Caravage et le caravagisme européen », du 23 juin 2012 au 14 octobre 2012, au Musée Fabre de Montpellier.

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A lire :

Gérard Julien-Salvy, Le Caravage, Paris, Gallimard, 2008

Sybille Ebert-Schifferer, Caravage, Paris, Hazan, 2009

Dominique Fernandez, La course à l’abîme, Paris, Grasset, 2005

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