Foule au musée: de records en records…

En ce début d’année, les chiffres de fréquentation des sites culturels en 2011, sont tombés. Ils permettent de faire le point sur les pratiques culturelles des français et des touristes étrangers, mais aussi et surtout, de s’interroger sur les risques que représentent cette surfréquentation et cette surexploitation des monuments historiques.

Quels bénéfices, quelles conséquences? Petit tour d’horizon d’une culture mondialisée.

Des chiffres…

Les bons chiffres annoncés pour les musées nationaux en 2011 (27 millions de visiteurs, soit + 5 %) sont encore provisoires. Mais il est clair que l’année a été faste pour les cinq plus grands, tous en Île-de-France. Le Louvre a enregistré 8,8 millions de visiteurs (+ 5 %), Versailles, 6,5 millions (+ 7 %), Beaubourg 3,6 millions (+ 15 %), Orsay, 3,145 millions (+ 5 %) et le Musée du Quai Branly, 1,457 million (+ 9 %).
Un succès qui s’explique en partie par la hausse du tourisme (+ 3 % de nuitées hôtelières en France en 2011). À Orsay, le public français a été pour la première fois plus nombreux (56 %) que le public étranger. Et des musées de région enregistrent aussi de très bons scores : 250 000 visiteurs au Musée de Grenoble, qui atteint son record de fréquentation grâce à l’exposition Chagall et les avant-gardes russes, 177 000 visiteurs au Musée Granet d’Aix-en-Provence, soit une hausse de 32 %.

La Croix, « La ruée vers la culture », 4 février 2012

On ne peut que se réjouir que la culture, et plus particulièrement les musées et monuments, fassent partie des loisirs ayant le vent en poupe. En ces temps de crise, le prix d’entrée ne constitue donc pas forcément une barrière à la visite. Comme on nous le rappelle souvent dans les médias, face à la crise, les ménages cherchent à se divertir.
Une étude sur la fréquentation culturelle menée par l’Observatoire économique du tourisme parisien publiée en 2010, montre ainsi que 65% des touristes étrangers viennent en France pour visiter des monuments et des musées. cette occupation arrive largement devant d’autres activités : faire du shopping (46%) ou rendre visite à des proches (32%).
Derrière les grands sites et musées parisiens qui n’ont pas de mal à attirer de plus en plus de touristes (mais de plus en plus de mal à gérer ces flux démesurés), on voit apparaître des musées de province, qui ont su se faire connaître par des expositions de qualité, et ont ainsi fait exploser leurs chiffres de fréquentation. En 1992, le musée de Grenoble avait attiré 110 000 visiteurs (pour 250 000 en 2011), le musée Granet d’Aix-en-Provence 20 000 personnes (pour 177 000 en 2011). On constate donc à travers ces chiffres, que les pratiques culturelles tendent à se répartir davantage sur le territoire français: les grands musées parisiens ne sont plus les seuls pôles d’attractivité.

Des difficultés…

Près de 50.000 visiteurs supplémentaires par rapport à 2010 ! Dominique Jauzenque, directeur du Tourisme et de la Communication de l’établissement public du Domaine national de Chambord peut se réjouir. « C’est une excellente nouvelle ! Traditionnellement, Chambord progresse plus lentement que les établissements parisien compte-tenu de son éloignement de la capitale. Cette année, nous établissons un record. C’est très encourageant car nous avons pour ambition de faire jeu égal avec le Mont-Saint-Michel d’ici 2019 » confie-t-il à FranceSoir.fr. Située dans la Manche, la « Merveille de l’Occident » accueille trois millions de personnes par an sur son site – la fameuse baie du Mont-Saint-Michel – et un million dans sa basilique. Cette année, le château de Chambord a totalisé 780.000 visiteurs.

France Soir, « Patrimoine : Chambord veut défier le Mont-Saint-Michel », 8 janvier 2012

Si on peut comprendre l’enjeu financier et l’enjeu d’image que représente la fréquentation touristique d’un site culturel, est-ce vraiment un objectif en soi d’atteindre les chiffres d’entrée du monument voisin? On ne visite pas un site parce qu’il fait des millions d’entrées par an, mais bien parce qu’il représente un intérêt historique particulier pour la ville ou le pays, parce qu’il propose une programmation culturelle riche et variée, parce que sa beauté ou ses dimensions impressionnent… Pourquoi cette course aux chiffres est-elle mise en avant plutôt que les activités proposées aux enfants, l’accessibilité aux personnes handicapées, ou encore les parcours de visites proposés au grand public?

Ce n’est pas moi qui le dit: «Le succès d’un musée ne devrait pas se mesurer au nombre de personnes qui le fréquentent, mais plutôt au fait que les œuvres exposées soient bien reçues par le public et qu’elles le touchent» selon Glenn, D. Lowry, directeur du MOMA de New York.

Cette course au nombre de visiteurs se fait effectivement au détriment de la qualité de visite. Dans le cas du Louvre, mais aussi de Versailles, pour ne parler que des plus grands sites culturels français, on doit faire face à un phénomène d’hyper fréquentation. L’hyper fréquentation a été définie par plusieurs chercheurs en 2007 lors de la 9e Conférence sur le management des Arts et Culture à l’Université de Valence. Selon eux il s’agit : « d’une période de fréquentation lors de laquelle un certain seuil de densité est dépassé, ne permettant plus, de ce fait, de bonnes conditions de visite pour un nombre significatif de visiteurs, et nécessitant une prise en compte accrue de la sécurité de tous les visiteurs. » En effet, visiter la Grande Galerie du Louvre ou les Appartements d’apparat de Versailles, relève davantage de la cohue que de l’expérience esthétique.

On peut regretter que cette définition ne prenne pas en compte le risque de dégradation des oeuvres que représente l’hyper fréquentation de ces sites sensibles. La volonté d’attirer sans cesse du public a conduit Versailles à augmenter les spectacles de jeux d’eau durant les Grandes Eaux de Versailles. La Tribune de l’Art a fortement dénoncé ces spectacles grand public (voir l’article Domaine de Versailles, ou Versailles-land ?), qui contribuent à abîmer les sculptures et les bronzes qui ornent les fontaines. Dans un article du magazine Géo publié en 2006, l’un des conservateurs du château s’exprimait en ces termes: « Le château s’use à grande vitesse, […] grossir les flux de visiteurs, c’est exposer le site à une dégradation accélérée et donc compromettre sa survie ».

Ne parlons pas non plus des risques de dégradation et de détérioration accrus que représente une foule dans un musée. Mais aucun chiffre ni analyse n’est disponible sur ce sujet.

… et des solutions

En 2008, a eu lieu à Montréal une conférence sur le thème de l’hyperfréquentation des musées. Catherine Guillou, directrice des publics au Musée du Louvre, était intervenue pour dévoiler les stratégies du musée pour tenter de gérer les flux de visiteurs à travers le palais.

Cette gestion repose sur 7 points principaux:

  • professionnaliser les équipes et anticiper les crises;
  • développer une forte coordination entre les services;
  • connaître ses publics, faire de la prospective sur l’évolution du tourisme mondial ainsi que sur les pratiques et les comportements culturels;
  • développer encore plus fortement une culture de l’hospitalité: chaque visiteur est unique;
  • accepter, sans culpabilité, qu’une partie de la gestion de la fréquentation doit être assumée par les visiteurs (information préalable, prévente par Internet préparation à la visite);
  • créer une ambiance conviviale ainsi que les conditions de la civilité;
  • ajuster régulièrement horaires, tarifs, accès, services et offres.

Certes, le Louvre comme toute institution de cette taille, peut faire en sorte d’améliorer son fonctionnement en interne pour rendre ses équipes plus réactives aux directives prises envers le public. Mais, à mon sens, ce n’est pas seulement en ayant une institution performante qu’une véritable politique de gestion des flux va voir le jour. Améliorer la communication auprès des visiteurs est une donnée essentielle effectivement: un visiteur bien informé est un visiteur qui sait où il va et qui n’encombre pas les salles et n’importune pas le personnel inutilement. Faciliter la visite est une mission essentielle pour le Louvre. Augmenter les horaires d’ouverture, ajuster les tarifs peuvent être bénéfiques à court ou moyen terme pour étaler la fréquentation dans le temps, et éviter de concentrer le public sur des plages horaires trop courtes.

Mais cela ne repousse que de quelques années le problème. Jusqu’à quel point la fréquentation va-t-elle augmenter? Jusqu’à quand le Louvre pourra assumer un flux aussi important? On arrivera dans quelques années à créer des files d’attente monumentales en mettant en place une jauge du nombre de visiteurs, comme c’est déjà le cas dans certaines expositions parisiennes. La solution se trouve-t-elle de l’autre côté de la Manche? Pour l’exposition Léonard de Vinci à la National Gallery de Londres, un certain nombre de billets étaient disponibles à la vente par internet. Les visiteurs réservaient leur place des mois à l’avance pour un jour et une heure précis. Ceci a eu l’extrême avantage d’assurer des conditions de visite très favorables. Cependant, doit-on arriver à l’excès inverse? Réserver l’accès au musée à ceux qui auront les moyens de réserver à l’avance, de payer pour cela peut-être un prix plus élevé, sera le moment où le musée du Louvre perdra sa vocation première: être un lieu d’éducation à l’art et à la culture, ouvert à tous sans conditions.

Dans une interview donnée au Figaro en 2010, intelligemment intitulée « Le Louvre doit susciter de nouvelles curiosités », le Président du Louvre Henri Loyrette rappelle que le principal enjeu pour le musée est surtout de désengorger les salles les plus courues. Seules une dizaine d’oeuvres ont été érigées en incontournables de la visite du Louvre. Comment déconcentrer la foule compacte autour de la Joconde? Faire en sorte de communiquer au public l’existence d’autres oeuvres essentielles. Créer des parcours de visite adaptés aux primo-visiteurs, aux enfants, aux personnes avides de découvrir les zones les moins connues etc. Diversifier son offre de visite, voilà le véritable enjeu de ce musée.

Cette «hyperfréquentation» ne pose-t-elle pas des problèmes…

Le Louvre est un palais, toutefois il est parfaitement capable d’accueillir 8,6 millions de personnes, soit 30.000 par jour, à condition qu’elles ne soient pas toutes au même endroit et au même moment. Or, certains espaces, comme l’aile Denon où se trouvent la Victoire de Samothrace, La Joconde et la Vénus de Milo, sont surchargés à certaines périodes de l’année. Nous avons parfois un problème de répartition des flux. Je vais donc m’attacher à inciter les visiteurs à porter leur regard ailleurs. Certaines attractions, comme Les bijoux de la Couronne, vont être déplacées dans d’autres salles. Le parcours des chefs-d’œuvre, proposé par nos audioguides, a déjà été revu. Les collections du Louvre vont bien au-delà de La Joconde.

Le Figaro, «Le Louvre doit susciter de nouvelles curiosités», 29 novembre 2010

Serait-on rentré dans l’ère du qualitatif et non plus du quantitatif? Nous ne pouvons que l’espérer… On peut seulement regretter que la question de la préservation des oeuvres face à la foule grandissante, ne soit qu’une question secondaire. On l’évoque à demi-mot mais personne ne propose réellement de solutions à ce problème, qui ne va aller que grandissant.

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A lire:

Krebs A., Petr C. et Surbled C. (2007), « La gestion de l’hyper fréquentation du patrimoine : d’une problématique grandissante à ses réponses indifférenciées et segmentées« , 9th International Conference on Arts and Culture Management, Université de Valencia (Espagne), 8-11 juillet (22 pages).

Compte-rendu de conférence, «Tourisme culturel: tendances et stratégies», Conférence du Comité pour l’éducation et l’action culturelle de l’ICOM (Conseil international des musées),  29 septembre au 3 octobre 2008 à Montréal.

Louvre pour tous, « La dangereuse multiplication des Grandes Eaux de Versailles », 17 avril 2010

Le Figaro, « Ces monuments victimes de leur succès », 22 décembre 2011

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