Nicolae Grigorescu (1838-1907) à Barbizon

N. Grigorescu, Andreescu à Barbizon v. 1880, Musée National d’Art de Bucarest

Les expositions sont par définition des évènements temporaires, destinées à mettre en lumière le travail d’un ou plusieurs artistes ou un mouvement artistique qui a marqué l’histoire de l’art en son temps. Ces expositions-évènements sont aussi l’occasion de mettre en avant les travaux des chercheurs, d’exposer des œuvres récemment restaurées, de publier un catalogue raisonné des œuvres de l’artiste en question, de faire finalement une sorte de résumé de l’actualité de la recherche sur un sujet donné.

Cependant, bien des années après ces expositions ? Qu’en reste-t-il ? Le souvenir vague d’un évènement culturel dont on ne se souvient plus vraiment ce qu’il contenait ? Ou bien justement un souvenir inoubliable d’une rencontre avec un artiste, une œuvre, un moment de contemplation singulier et marquant ? Bref, quel est le rapport au temps d’une exposition ? Ephémère ou permanent ?

On trouve partout les répertoires des expositions – actuelles et à venir, à Paris et en province – mais beaucoup plus rarement les bilans d’expositions antérieures : ce qu’elles ont apporté à la connaissance scientifique, ce qu’elles ont permis de faire découvrir ou de faire ressentir au public etc.

 Aujourd’hui, je consacre ce billet à une exposition qui a eu lieu il y a bientôt 6 ans à l’église des Jacobins d’Agen et au musée de Barbizon en 2006. Cette exposition, que j’ai pour ma part admiré dans le charmant musée départemental de ce village de Seine-et-Marne, est l’un de mes plus beaux souvenirs de rencontre avec la peinture.

L’art roumain à notre porte

Nicolae Grigorescu. C’est à ce peintre roumain du XIXe siècle qu’était consacrée cette exposition fabuleuse, première rétrospective sur l’œuvre de ce peintre méconnu d’Europe de l’Est. Présentée dans les combles du musée, les petites salles mansardées permettaient une rencontre privilégiée avec les œuvres intimistes de l’artiste.

Ayant assidument fréquenté Barbizon qui donna son nom à l’école de peinture – réunissant des artistes surtout français qui découvraient l’attrait de la peinture en plein air et la beauté de la forêt de Fontainebleau – Nicolae Grigorescu fait une synthèse des recherches entre cette nouvelle peinture et son influence « orientale ».

Il est l’un des peintres majeurs de la Roumanie. Des rues, des boulevards et même une station de métro de Bucarest portent son nom. Il n’est pas ou peu connu en France, et seulement par les spécialistes. Et pourtant…

Nicolae Grigorescu a un parcours peu commun. Né en 1838 à Pitaru dans les Carpates, il fait son apprentissage dans l’atelier d’un peintre d’icônes, Anton Chladek. Il peint des miniatures, des icônes, des fresques notamment pour le monastère d’Agapia: de grandes peintures de saints et de prophètes, lumineuses et colorées à outrance, très idéalisées. On a alors du mal à imaginer que ce peintre fera partie d’une école de peinture de plein air, et deviendra un précurseur de l’impressionnisme.

N. Grigorescu, Fresques au monastère d’Agapia, 1858

En 1861, il obtient une bourse du Ministère des Affaires étrangères roumain, qui lui permet de venir étudier en France. Arrivé à Paris en 1862, il est admis à l’Ecole des Beaux-Arts, mais retourne fréquemment en Roumanie. Toute sa carrière de peintre restera marquée par cette double influence.

Dès 1863, il travaille à Barbizon. Il est un familier de Diaz de la Peña, Rousseau, Millet. Grigorescu fréquenta assidûment ce haut-lieu de la nouvelle peinture jusqu’en 1870. Le peintre restera plus une dizaine d’années en France. Exposant au Salon, à l’Exposition Universelle de Paris, il est reconnu en France pour son art. Napoléon III lui achète d’ailleurs l’un de ses tableaux en 1868.

Grigorescu voyage à travers toute la France (Vitré, Avignon, Brolle, Cassis, Martigues mais aussi en Bretagne et en Normandie) mais aussi en Europe, notamment en Italie et à Vienne. Il s’imprègne des recherches de la peinture européenne, sans jamais oublier sa terre natale. En 1906, il aménage lui-même la salle Grigorescu qui lui est consacrée au Palais des Beaux-Arts de Bucarest et meurt en 1907 dans son pays.

Une peinture sensible et puissante

Ce qui m’a frappé le plus dans l’exposition présentée à Barbizon ce sont ces portraits. Brossés à grands coups de pinceau très visibles, il s’en dégage une force et une présence inouïe. L’économie de moyens avec lesquels il travaille sa peinture, lui permet d’aller à l’essentiel.

Dans ces deux portraits, Grigorescu fait ressortir avec puissance en quelques traits seulement le caractère des personnages. Le garde bourru et bonhomme à la fois, s’oppose à l’infinie douceur du visage d’Alexandra Filionescu, magnifiée par une pose de trois-quart, le visage légèrement levé vers le ciel, qui évite l’écueil d’un portrait figé.

N. Grigorescu, Le Garde de Chailly, 1867, Musée National d’Art de Bucarest

N. Grigorescu, Portrait d’Alexandrina Filionescu, Collection Chihaiescu

Comme le rappelle si bien Denia Mateescu, conservatrice au musée de Bucarest, « Nicolae Grigorescu fut considéré, de son vivant, comme celui qui a su, comme personne d’autre, transposer en peinture les images les plus caractéristiques de l’univers roumain ».

N. Grigorescu, Paysanne de Muscel, 1874-1875, Musée national d’Art de Bucarest

En effet, Grigorescu nous livre encore ici un exemple de sa volonté de représenter avec authenticité les modèles qu’il choisi, à montrer tout leur humanité, sans idéalisation ou instrumentalisation. Ce portrait particulièrement travaillé dans les détails du visage et du costume, nous livre l’image d’une jeune fille au regard lucide, travailleuse et sûre d’elle-même. Il en ressort une humanité chaleureuse, et le tableau résonne comme un hommage à ce peuple de paysans et d’ouvriers, qui connaît alors à peine l’industrialisation et les effets de la modernité.

Un peintre de l’Ecole de Barbizon

De Millet, Grigorescu a retenu la composition de ses tableaux : des paysans s’intégrant parfaitement au paysage et à la nature environnante.

N. Grigorescu, A la lisière du bois, 1883-1890, Musée national d’Art de Bucarest

N. Grigorescu, Jeunes filles espionnant par la porte, Musée national d’Art de Bucarest

Mais j’ajouterais que Grigorescu, s’il traite les mêmes sujets, ne le fait pas dans le même but. Chez Millet, on a souvent cette impression que les personnages de paysans sont érigés en héros ou en icônes de la société rurale traditionnelle. Ses tableaux si célèbres des Glaneuses ou de l’Angélus en sont pour moi l’excellent témoignage.
Grigorescu a une approche plus poétique de ces sujets, plus discrète aussi. Dans certains de ses tableaux on a l’impression que le modèle lui-même ne sait pas que le peintre l’observe. Comme si ce dernier capturait un moment fugitif, à la façon d’un photographe.

Millet, Les Glaneuses, 1857, Paris, Musée du Louvre

N. Grigorescu, Vieille femme cousant, Musée national d’Art de Bucarest

« Le visiteur découvrira ainsi les œuvres vibrantes, vivantes et sensibles de Grigorescu ; mais nous souhaitons que chacun puisse ressentir aussi profondément à travers ses œuvres la poésie, la luminosité et le caractère de cette école roumaine qui a acquis grâce à Nicolae Grigorescu ses lettres de noblesse » (Vincent Pomarède, conservateur du département des peintures du Musée du Louvre)
C’est exactement cela que j’ai ressenti face aux œuvres de Grigorescu. Une sensibilité à fleur de pinceau, qui emporte le spectateur dans l’univers délicat et tendre du peintre.

Grigorescu et l’impressionnisme

Monet, Essai de figure en plein air : femme à l’ombrelle tournée vers la gauche, 1886, Musée d’Orsay

N. Grigorescu, Au bord de la mer, 1881-1882, Musée national d’Art de Bucarest

Quand l’on observe ces deux tableaux, on se demande vraiment qu’est-ce que Grigorescu a à envier à celui que l’on considère comme le père et le maître absolu de l’impressionnisme en France. Cinq ans tout au plus sépare la réalisation de ces deux tableaux. Les deux sujets sont proches: une femme à l’ombrelle, l’une à la campagne l’autre au bord de la mer.

La touche de Monet allongée, organisée, nette et visible, quasi solaire, confine presque à la manière de Van Gogh. Avec une touche brute et plus brouillonne, Grigorescu est, lui, dans un impressionnisme peut être plus primitif ou plus intuitif. Il peint librement ce qui se dégage du motif. Alors que Monet se concentre sur la touche, le rendu de la lumière, Grigorescu nous propose un portrait intime à la manière impressionniste. C’est là qu’est toute la fraîcheur de ce peintre. Ses tableaux ne sont jamais le résultat d’une technique travaillée et précise, mais des témoignages pris sur le vif de ce qu’il a observé. Il y a une sorte d’humilité dans sa peinture qui absolument touchante, et quelque part révolutionnaire.

Grigorescu ne forma pas d’élèves, mais il eut de nombreux disciples parmi les peintres roumains du XIXe et du XXe siècle. Ion Andreescu en particulier fut l’un de ses compagnons fidèles à Barbizon, à qui Grigorescu rendit hommage en réalisant le portrait de son ami, publié en en-tête de ce billet.

Le début d’une reconnaissance internationale

Depuis cette exposition double ayant eu lieu à Agen puis à Barbizon, une autre exposition de plus grande ampleur encore a été présentée à l’Hôtel de Ville de Bruxelles entre octobre et janvier 2012. Intitulée « N. Grigorescu : l’âge de l’impressionnisme en Roumanie », cette exposition a permis de présenter 94 œuvres du plus célèbre peintre roumain.

Ces différents évènements ont permis de faire connaître à l’Europe occidentale, les richesses trop méconnues de l’art roumain. Cette reconnaissance justifiée du talent de Nicolae Grigorescu a été récemment illustrée par une vente de tableaux réalisée le 4 avril 2012 à Paris par la Maison de Vente Boisgirard. Le portrait intitulé Une jeune fille roumaine a été vendu pour 45 000 euros, et Le Berger avec son chien pour 27 000 euros. Ces tableaux faisaient partie d’une collection privée, appartenant à une certaine Madame C., d’origine roumaine et résidant en France depuis de longues années.

N. Grigorescu, Le berger et son chien, Huile sur panneau, 54 x 39 cm, Vendu le 4 avril 2012

En 2010 déjà, une vente réalisée par la Maison Atmark avait fait de Grigorescu le peintre le plus cher de Roumanie. Son tableau La Bergère avait été vendu pour 175 000 euros, somme finalement très raisonnable face aux records du marché de l’art mondial, montrant encore à quel point la peinture d’Europe de l’Est est si méconnue et si peu encore appréciée pour ses pourtant si grandes qualités.

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Actualité du peintre :

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Pour aller plus loin :

  • Collectif, Nicolae Grigorescu (1838-1907). Itinéraires d’un peintre roumain de l’école de Barbizon à l’Impressionnisme, catalogue d’exposition [Agen, Barbizon, avril-septembre 2006], Editions Somogy, 2006.
  • Collectif, Nicolae Grigorescu (1838-1907), l’âge de l’impressionnisme en Roumanie, catalogue d’exposition [Bruxelles, 4 octobre 2011-15 janvier 2012], Editions Silvania, 2011.
  • Theodor Enescu, Au temps des impressionnistes. La peinture roumaine 1865-1920, catalogue d’exposition [Trianon de Bagatelle, juin-septembre 1991], Paris, 1991.

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