Le Palais idéal du facteur Cheval

Le Palais Idéal © Le Jardin des Arts

De même que Bernard Palissy fut érigé en héros national dans les livres d’histoire pour avoir brûlé ses meubles afin d’alimenter son four et découvrir les secrets de l’émail, Joseph-Ferdinand Cheval est devenu le facteur le plus célèbre de France pour avoir consacré sa vie à la construction d’un palais hors du commun fait des pierres qu’il ramassait avec passion sur les chemins de sa tournée.

 Petite visite d’un lieu qui, au-delà de son caractère étrange et grandiose à la fois, a trouvé sa place au sein de la grande Histoire de l’Art, en tant que chef-d’œuvre reconnu de l’art naïf.

 

Entre génie, poésie et grandiloquence

La pierre d’achoppement

Joseph-Ferdinand Cheval (1836-1914)

C’est avec cette pierre que tout a commencé. Durant l’une de ses tournées, le facteur Cheval ayant buté dessus au milieu du chemin, a été étonné de sa forme pour le moins particulière. Il décida qu’elle deviendrait la première pierre de son futur palais, et la nomma donc « pierre d’achoppement ».

Joseph-Ferdinand Cheval était d’origine modeste. Après avoir exercé divers petits métiers, il devint facteur rural sur la commune de Hauterives dans la Drôme. Né en 1867, il mourut en 1924 après avoir consacré 33 ans de sa vie à la construction de son « Palais Idéal » tout droit sorti de son imagination.

Le palais du facteur Cheval est une sorte d’assemblage de désirs de voyages imaginaires, d’idéalisations de civilisations proches ou lointaines, de création de personnages fantasmagoriques, et d’interprétations d’épisodes bibliques : une sorte de résumé de l’univers d’un homme simple, qui conserva toute sa vie son âme d’enfant, dans toutes ses contradictions et dans toute sa grandiloquence.

Lorsque l’on pénètre sur le site, on est d’abord impressionné par la dimension du palais, à la fois grand et petit, par l’extraordinaire complexité du décor et des chemins d’accès. On est aussi touché par tous ces messages gravés ou peints dans la pierre par le facteur Cheval lui-même, qui traduisent la fierté du travail accompli, la volonté d’un homme de laisser une preuve tangible de son existence, et qui sont pour certains des aphorismes, résultat d’une longue méditation sur la Vie.

Un voyage à travers le temps et l’espace

Ce palais, résultat d’un travail de longue haleine, qui paraît si loufoque dans sa morphologie et son décor, a pourtant une histoire et une chronologie qui ordonne sa logique.

Il faut d’abord distinguer chaque façade, qui porte le nom d’un point cardinal.

Façade Est (1879-1899)

Façade Est © Le Jardin des Ats

C’est par une fontaine, « La source de la Vie » que le Facteur Cheval commence son œuvre, qui, comme une sorte de métaphore, donna naissance à l’ensemble de la construction. Elle se situe sur la façade Est et constitue une sorte d’hommage aux grottes rustiques du XVIIe siècle. Deux ans furent nécessaires à sa réalisation. Entièrement construite avec des coquillages, escargots ou coquilles d’huîtres, elle est une parfaite représentation du monde ruisselant de l’eau et de la mer.

A droite de cette réalisation se situe la « Grotte de Saint-Amédée », patron du village. Il réalisa ensuite « la source de la Sagesse », où l’on peut observer les figures stylisées de Platon et Socrate notamment.

La Source de Vie © Le Jardin des Arts

Socrate, fontaine de la Sagesse

Socrate © Le Jardin des Arts

A ce stade encore inabouti de la construction, le facteur Cheval décide de faire de ce palais le lieu de son dernier repos. Il entreprend la construction d’un Tombeau Egyptien, dans lequel il réserve la place pour deux tombes pour lui-même et son épouse. Deux nombreux aphorismes ornent cette cavité, qui devaient accompagner le repos de l’âme. Cependant, le facteur Cheval ne reçut pas l’autorisation de se faire inhumer en ce lieu. Il construisit donc « le Tombeau du silence et du repos sans fin » au cœur même du cimetière du village, seconde construction monumentale de sa réalisation.

Tombeau Egyptien © Le Jardin des Arts

La façade Est se termine sur ses extrémités par deux ensembles monumentaux : à gauche les Trois Géants, qui sont les gardiens du palais ; à droite, un Temple Egyptien matérialisé par quatre colonnes abritant l’entrée intérieure du palais.

A gauche, l’ensemble est dominé par la « Tour de Barbarie » ornée d’une végétation orientale (palmiers stylisés, aloès, figuiers ou encore oliviers). Cette tour sert de réservoir d’eau et alimentait autrefois la Source de la Vie par un réseau de canalisation.

Façade Ouest (1899-1904)

Façade Ouest © Le Jardin des Arts

La façade Ouest est une véritable invitation au voyage, non plus philosophique ou imaginaire, mais bien terrestre. Cheval a ici reproduit des édifices empruntés à des périodes historiques variées ou à différents continents : on trouve ainsi un Chalet Suisse, La Maison Carrée d’Alger, un Temple Hindou, un Château du Moyen-Age ainsi qu’une Mosquée qui domine l’ensemble. Cette façade marque la volonté du bâtisseur de donner une dimension universelle à son palais symboliser la fraternité entre les peuples. A l’entrée de la mosquée, une inscription résume parfaitement cette idée : « Les fées de l’Orient viennent fraterniser avec l’Occident ».

Dans l’entrée passant par la Mosquée, on peut lire quelques lignes d’un poème d’Emile Roux-Parassac datant de 1904 et dédié au Facteur Cheval. C’est ce poème qui a laissé le nom de Palais Idéal à la fabuleuse construction de Ferdinand Cheval.

« C’est de l’Art, c’est du rêve, c’est de l’énergie […] Ton Palais à l’Idéal superbe », Emile Roux-Parassac, 1904

Façade Nord

Façade Nord © Le Jardin des Arts

Cette façade est une sorte d’interprétation libre de la Genèse, premier livre de la Bible, où sont décrits la création du monde et des animaux qui le peuple. Ferdinand Cheval a ici conçu un véritable bestiaire qui n’est pas sans faire penser à une sorte d’Arche de Noé rassemblant l’ensemble des espèces animales qui vivent sur la Terre.

Extrêmement ordonnée, la composition rassemble en lignes horizontales les mêmes animaux s’imbriquant les uns dans les autres réalisant une sorte d’orgue fabuleux et monumental qui accueille le visiteur à l’entrée sur le site, à l’image de l’instrument majestueux qui domine le portail d’entrée d’une cathédrale.

Au milieu de cette vaste composition, on trouve un discret hommage à Adam et Eve qui eurent le privilège de vivre dans le jardin vierge d’Eden.

Façade Sud

Façade Sud, Musée « Antidiluvien » © Le Jardin des Arts

La façade Sud, conçue comme un « Musée Antidiluvien » répond clairement à la façade Nord peuplée des animaux de l’Arche de Noé au moment du Déluge.

Cette façade est peut-être la moins signifiante des quatre. D’un aspect très architecturé, presque classique, elle avait pour fonction d’abriter les pierres les plus belles que Cheval voulait conserver dans sa collection ou utiliser plus tard dans sa construction.

Terrasse et Galerie>

Terrasse côté Est © Le Jardin des Arts

Mais le palais ne se limite pas seulement à ces façades fabuleuses. Il comporte une galerie intérieure ainsi qu’une terrasse à ciel ouvert à l’étage, qui permettent de prendre encore la mesure du travail démesuré de cet homme, architecte improvisé.

Une des portes d’entrée à la galerie du rez-de-chaussée prévient d’emblée : « Où le songe devient réalité ». On entre alors dans une sorte de monde parallèle, répondant à la logique de l’imaginaire et non plus à celle de la raison. On y trouve nombre d’aphorismes peints sur les murs, une galerie d’animaux fantastiques, une crèche merveilleuse tout en coquillages, un univers finalement difficilement compréhensible, qui n’est là que pour être admiré.

La crèche merveilleuse © Le Jardin des Arts

L’ensemble de la construction est achevée en 1912. Joseph-Ferdinand Cheval a 76 ans. Il s’attelle alors à la réalisation de son tombeau construit dans le cimetière communal. Cette construction nécessita encore 8 ans de travail. Le facteur Cheval disparaît deux ans à peine après cette dernière réalisation, à l’âge de 88 ans.

 

La naissance et la reconnaissance de l’Art Naïf

L’œuvre du Facteur Cheval, qui ne fut pas conçue en rapport ou en réaction à un mouvement artistique, eut pourtant un retentissement considérable dans le monde de l’art.

Très rapidement, les artistes surréalistes au premier rang desquels Breton, Ernst ou Valentine Hugo, vinrent visiter ce palais extraordinaire, et rendirent à son auteur un hommage appuyé. Max Ernst réalisa notamment un portrait du Facteur Cheval en papier collé, aujourd’hui conservé à la Guggenheim Collection. En 1937, Pablo Picasso réalisa 12 dessins sur le facteur Cheval.

The Postman Cheval (Le Facteur Cheval), 1932, 64.3 x 48.9 cm Peggy Guggenheim Collection, Venice 76.2553 PG 74

The Postman Cheval (Le Facteur Cheval), 1932, 64.3 x 48.9 cm
Peggy Guggenheim Collection, Venice 76.2553 PG 74

Cet vif intérêt des artistes contemporains associé à la réflexion sur la connaissance et la préservation du patrimoine portée par Malraux, permit très rapidement le classement du Palais Idéal au titre des Monuments Historiques, en 1969.

Malraux, qui fut souvent interrogé sur les raisons de ce classement, fit cette réponse au député de la Drôme de l’époque qui l’interrogea à ce sujet, qui démontre l’intelligence de l’écrivain que le patrimoine ne concerne pas seulement les édifices du passé, mais aussi ceux qui se construisent au présent.

« Qu’est-ce que le Palais Idéal ? C’est le seul exemple en architecture de l’art naïf. […] Il n’y a aucune recherche anti-moderne chez les jeunes, et il se trouve que, pour des raisons très mystérieuses, ce qui s’est appelé l’art naïf est aujourd’hui ce qui touche le plus profondément le grand public. Le phénomène n’est pas français, il est mondial. […] En un temps où l’art naïf est devenu une réalité considérable, il serait enfantin de ne pas classer, quand c’est nous, Français, qui avons la chance de la posséder, la seule architecture naïve du monde, et d’attendre qu’elle se détruise. »

Séance du 20 novembre 1968, Réponse d’André Malraux à la question de Maurice Vérillon, député de la Drôme

En guise de conclusion…

A travers cette œuvre extraordinaire qui célèbre le rêve, le Palais Idéal cristallise aussi les valeurs de l’homme modeste qu’était le Facteur Cheval. Sa foi en Dieu est matérialisée par une grotte à la Vierge et des inscriptions. Le thème majeur est celui de la valorisation du Travail et du labeur : « Sur la route de la vie j’ai lutté avec courage dans le travail » et de la Volonté sans laquelle rien ne peut se construire. Enfin, la Sagesse en toutes choses semble avoir régit la vie de celui qui édifia ce Palais unique. Mais on trouve aussi plusieurs allusions à la mère Patrie, digne de respect et d’allégeance.

Ce Palais, n’est pas seulement Idéal par son aspect esthétique ou par la qualité de l’imagination de son constructeur, il est Idéal aussi parce qu’il est le témoin de valeurs morales auprès de ce XXIe siècle, début d’un troisième millénaire particulièrement agité et en perte de repères.

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Informations pratiques:

Accès au 8 rue du Palais à Hauterives (Drôme)

Ouvert toute l’année sauf le 25 décembre, le 1er janvier et du 15 au 31 janvier.

Tarif plein 5,80€, tarif réduit 4,80€ et audioguide en supplément à 2€.

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