L’émerveillement de l’art

Extrait de L’élégance du hérisson de Muriel Barbery, Gallimard 2006, Prix des libraires 2007

III Pluie d’été, Chapitre 10 : Quelle congruence?

Pieter Claesz, Nature morte, 1641, Cincinnati, Museum of art © Sandstead

« D’où vient l’émerveillement que nous ressentons devant certaines oeuvres? L’admiration y naît au premier regard et si nous découvrons ensuite, dans la patiente obstination que nous mettons à en débusquer les causes, que toute cette beauté est le fruit d’une virtuosité qui ne se décèle qu’à scruter le trait d’un pinceau qui a su dompter l’ombre et la lumière et restituer en les magnifiant les formes et les textures – joyau transparent du verre, grain tumultueux des coquilles, velouté clair du citron-, cela ne dissipe ni n’explique le mystère de l’éblouissement premier.

Rubens, L’enlèvement des filles de Leucippe, 1617, Munich, Altepinacothek © WGA

C’est une énigme toujours renouvelée: les grandes œuvres sont des formes visuelles qui atteignent en nous la certitude d’une intemporelle adéquation. L’évidence que certaines formes, sous l’aspect particulier que leur donnent leurs créateurs, traversent l’histoire de l’Art et, en filigrane du génie individuel, constituent autant de facettes du génie universel, a quelque chose de profondément troublant. Quelle congruence entre un Claesz, un Raphaël, un Rubens ou un Hopper? En dépit de la diversité des sujets, des supports et des techniques, en dépit de l’insignifiance et de l’éphémère d’existences toujours vouées à n’être que d’un seul temps et d’une seule culture, en dépit encore de l’unicité de tout regard, qui ne voit jamais que sa constitution lui permet et souffre de la pauvreté de son individualité, le génie des grands peintres a percé jusqu’au cœur du mystère et a exhumé, sous diverses apparences, la même force sublime que nous recherchons en toute production artistique.

Edward Hopper, Summertime, 1943, Wilmington, Delaware Art Museum ©

Quelle congruence entre un Claesz, un Raphaël, un Rubens ou un Hopper? L’oeil y trouve sans avoir à la chercher une forme qui déclenche la sensation de l’adéquation, parce qu’elle apparaît à chacun comme l’essence même du Beau, sans variations ni réserve, sans contexte ni effort. Or, dans la Nature morte au citron, irréductible maestria de l’exécution, faisant jaillir le sentiment de l’adéquation, le sentiment que c’est ainsi que cela devait être disposé, permettant de sentir la puissance des objets et de leurs interactions, de tenir dans son regard leur solidarité et les champs magnétiques qui les attirent ou les repoussent, le lien ineffable qui les tisse et engendre une force, cette onde secrète et inexpliquée qui naît des états de tension et d’équilibre de la configuration – faisant jaillir, donc, le sentiment de l’adéquation, la disposition des objets et des mets atteignait à cet universel dans la singularité: à l’intemporel de la forme adéquate. »

 

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