Giuseppe Penone à Versailles

Sur l’esplanade du château, l’artiste pose à côté de son œuvre en bronze et or, « Espace de lumière » (2008). © Manuel Lagos Cid / Paris Match

Sur l’esplanade du château, l’artiste pose à côté de son œuvre en bronze et or, « Espace de lumière » (2008). © Manuel Lagos Cid / Paris Match

Associé depuis à la fin des années 1960 à l’Arte povera, Giuseppe Penone, artiste sculpteur italien est l’invité d’honneur du château de Versailles pour une exposition exceptionnelle dans les jardins jusqu’au 31 octobre 2013. Habitué des grands rendez-vous, Giuseppe Penone avait déjà exposé notamment au Centre Georges Pompidou en 2004 dans le cadre d’une rétrospective sur son oeuvre.

L’Arte povera, mouvement contestataire et anti-moderne, est né dans les années soixante en réaction contre un art considéré comme « riche » qui serait un art dérivé de la société de consommation. Mais plus d’un mouvement, l’Arte povera est une façon d’envisager l’expression artistique comme une réflexion entre nature et culture.

La nature à l’oeuvre

Giuseppe Penone, Elevazione

Giuseppe Penone, Elevazione, 2011 © EPV / Thomas Garnier

L’exposition proposée à Versailles ne présente pas d’œuvres spécifiquement conçues pour l’évènement, mais un ensemble de sculptures qui révèlent la réflexion menée par l’artiste pendant toute sa vie autour de la nature et particulièrement des arbres, si présents à Versailles. Ce choix donne un véritable propos à l’exposition qui met en valeur les jardins sous un angle nouveau, celui de la puissance de la nature, qui, bien que maîtrisée par l’homme, est le résultat d’un facteur essentiel : le temps.

Dans un contexte international de crise sociétale et environnementale, les oeuvres de Giuseppe Penone résonnent comme un appel à la réflexion sur la relation trop dominatrice qu’entretient l’homme avec la nature, et à une vraie prise de conscience de l’importance de la nature comme ressource essentielle pour la vie humaine.

Giuseppe Penone: Avoir la possibilité de faire dialoguer mon travail avec celui de Le Nôtre à Versailles est un grand privilège. Le jardin est un lieu emblématique, qui synthétise la pensée occidentale sur le rapport homme-nature.
Construit pour exalter le pouvoir d’un homme, il souligne en fait la force et le pouvoir de la nature qui minimise l’action de l’homme, obligé à un travail pérenne de manutention pour le préserver.
La complexité du dessin suggère la multiplicité des regards, et son extension et grandiosité contraste avec la dimension infime de celui qui le parcourt. L’homme seul disparaît dans le jardin au profit de l’esprit de la collectivité humaine qui a généré une telle organisation de la nature.
Mon travail provoque en moi une réflexion analogue : le mimétisme objectif des œuvres annule mon action de sculpteur et concentre l’attention sur l’extraordinaire intelligence de la croissance végétale et sur l’esthétisme parfait présent dans la nature.
Giuseppe Penone, Anatomia, 2011 © Tadzio

Giuseppe Penone, Anatomia, 2011 © Tadzio

Ainsi, dans les jardins, quatorze oeuvres monumentales invitent à une promenade à la fois philosophique et poétique centrée sur la beauté de la nature. Giuseppe Penone présente des oeuvres en marbre d’une extraordinaire finesse d’exécution, mais aussi en bronze, matériau qui permet à la fois de réaliser des œuvres monumentales et surtout une imitation extraordinaire du bois.

Giuseppe Penone: Quelle que soit la patine que prend le bronze, sa couleur se situe dans les tons de la végétation. La sculpture se fond parfaitement dans le milieu naturel, et dans ce sens, c’est une « anti-sculpture » car, traditionnellement, la sculpture se détache de ce qui l’entoure. Là, c’est le contraire : elle s’intègre.
Et ce qui la fait se détacher de son modèle, c’est la persistance dans la mémoire de celui qui s’approche de cette forme qui l’a trompé, qui l’a piégé! L’effet de surprise est beaucoup plus fort que si l’on avait exposé une forme géométrique rouge en pleine forêt. Cela me rappelle aussi la fossilisation d’une forme vivante : la statue de sel dans la Bible – la femme de Loth qui s’échappe de Sodome et Gomorrhe, et qui est changée en statue de sel parce qu’elle s’est retournée malgré l’interdiction divine. C’est quelque chose de très profond dans notre imaginaire.

L’arbre de vie

Pensée en relation étroite avec le conservateur Alfred Pacquement, l’exposition est conçue comme un parcours qui entretient un rapport particulier avec chaque espace qu’il investit et plus particulièrement la Grande Perspective et le bosquet de l’Etoile qui accueille chacune sept sculptures.

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Giuseppe Penone: À Versailles, la perspective a une importance extraordinaire. La perception de l’espace est fondamentale. Tous les points de vue forment un kaléidoscope visuel. Lorsque l’on marche dans le parc, on n’arrive pas à comprendre son dessin. Pour peu que l’on s’écarte des grands axes, on est perdu. C’est labyrinthique. En outre, la nature est géométrisée, répartie dans les différentes zones, presque à la manière de « monocultures ». Les arbres forment des ensembles, le parterre est vu comme un tapis. Quand on pense que cela a été imaginé au XVIIe siècle, c’est fantastique ! C’est déjà du land art ! Le spectateur s’approprie l’espace avec son regard, mais dans un tel espace, il devient infime. (…)
D’une certaine façon, cela réduit les possibilités d’intervention parce que tout doit être redimensionné à l’échelle. Mais l’installation telle que je l’ai conçue échappe à cette problématique car les éléments qui la composent ont une dignité, même s’ils ne sont pas très grands. Quelle que soit sa dimension, un arbre a une présence, une force qui lui est propre. Quand on découvrira après le bassin de Latone les trois sculptures sur le Tapis vert, l’une plus près, la deuxième un peu plus loin, la troisième encore plus loin, elles seront proportionnées dans l’espace. Un peu comme on voit rassemblées des sculptures de Giacometti de tailles différentes sur une même base.
Giuseppe Penone, Tra scorza e scorza, 2003 © Tadzio

Giuseppe Penone, Tra scorza e scorza, 2003 © Tadzio

L’une des oeuvres phares de l’exposition, est la sculpture Tra scorza e scorza réalisée en 2003, et installée dans la Grande Perspective. Cette oeuvre a un rapport direct avec l’histoire de Versailles. Après la tempête de 1999 qui a ravagé les jardins de Versailles, Giuseppe Penone récupère le tronc d’un cèdre et dont il relève l’empreinte de l’écorce. Il en réalise un moulage en bronze en deux parties qu’il présente avec un jeune arbre vivant entre les deux. On est alors projeté dans l’intérieur même de la croissance de l’arbre, et en même temps dans l’espace de mémoire de l’arbre plusieurs fois centenaire, tombé en une nuit de tempête.

Giuseppe Penone, Le foglie delle radici, 2011 © Tadzio

Giuseppe Penone, Le foglie delle radici, 2011 © Tadzio

Tout au bord du bassin d’Apollon, Penone a dressé un arbre mort en bronze à l’envers, sur lequel pousse un jeune arbrisseau, qui rappelle que la source de vie de l’arbre provient de ses racines. Dans le même esprit que Tra scorza e scorza, Penone interpelle le visiteur sur les cycles de vie et de mort qui régissent la nature et le monde.

L’équilibre parfait

Le bosquet de l’Etoile, qui accueille également sept oeuvres permet ensuite une rencontre plus intime encore avec les oeuvres de l’artiste.

Giuseppe Penone: Ce bosquet apparaît comme une chambre, un espace fermé que l’on va découvrir avec un effet de surprise. Alors que dans le grand axe les sculptures sont distantes les unes des autres, il y a dans le bosquet concentration, confrontation directe d’une oeuvre à l’autre. On peut voir cette installation de sept sculptures comme une réflexion sur l’arbre, sa croissance, son mouvement, son équilibre. Un arbre fixe dans sa structure chaque instant de son existence, et la forme de son développement correspond à une nécessité vitale. Dans un arbre, il n’y a pas une seule branche inutile. Ce qui est sec ou mort, donc inutile à la survie, est mémorisé dans le bois. Pour moi, cela fait de l’arbre une sculpture parfaite, de forme et de matière stables, qui répond à une nécessité. Chaque sculpture devrait être conçue ainsi. L’arbre, dans ce sens, est exemplaire. 

Les oeuvres de Giuseppe Penone dans le bosquet de l’Etoile à Versailles © Tadzio

C’est un espace de fantaisie que nous propose ici l’artiste. Pris par la magie du bosquet, les arbres semblent mener une vie imaginaire facétieuse qui les rend encore plus familiers, encore plus proches. L’un semble être devenu funambule tenant une branche en équilibre sur son tronc (Funambulo, 2010 ), l’autre bondit littéralement du sol (Elevazione, 2011), un autre se prend d’amitié pour une pierre et l’accueille entre ses branches pour lui faire goûter le plaisir de l’altitude (In bilico, 2012). Car l’arbre est ce végétal extraordinaire, qui défie en permanence les lois de la gravité plantant ses racines dans le sol pour s’élever vers le ciel.

Giuseppe Penone, Funambulo, 2010 © Tadzio

Giuseppe Penone, Funambulo, 2010 © Tadzio

Conservatoire de la mémoire

Majoritairement présente dans les jardins, l’exposition se déploie également dans le château à travers trois œuvres qui explorent plus particulièrement cette faculté extraordinaire de l’arbre qui mémorise chaque étape de sa croissance à travers les cernes qui s’inscrivent dans son tronc.

Giuseppe Penone, Albero Porta - cedro 2012 © Tadzio

Giuseppe Penone, Albero Porta – cedro 2012 © Tadzio

Réalisé dans un tronc de cèdre, cette oeuvre rappelle qu’en chaque arbre, même centenaire, vit encore le jeune arbrisseau dont il est issu.

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Informations pratiques:

L’exposition des œuvres dans les jardins est gratuite, sauf les jours des Grandes Eaux musicales et de Jardins Musicaux (tous les mardis, samedis et dimanches).

Pour les trois œuvres exposées dans le château, elles sont accessibles aux mêmes conditions que pour les collections permanentes.

Plan des oeuvres exposées dans le château et les jardins

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Pour poursuivre la visite…

La galerie Marian Goodman à Paris (79 rue du temple) a également le plaisir de présenter jusqu’au 22 juin une exposition de Giuseppe Penone intitulée « Le Corps d’un jardin ». Elle regroupe des oeuvres réalisées depuis 1984 qui complètent parfaitement l’exposition à Versailles.

Plus d’informations sur les oeuvres exposées sur le site de la galerie Marian Goodman, ouverte du mardi au samedi de 11h à 19h.

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Bibliographie

Germano Celant, Giuseppe Penone, trad. A. Machet, Milan-Paris, Electa, 1989.
Giuseppe Penone, catalogue de l’exposition, Editions du Centre Pompidou, 2004.

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