Sur les pas de Claus Sluter (1) : Le Puits de Moïse

Claus Sluter, Le Puits de Moïse, ancienne chartreuse de Champmol, 1403-1406

Claus Sluter, Le Puits de Moïse, ancienne chartreuse de Champmol, 1403-1406 © Le Jardin des Arts

Voici une oeuvre étonnante et inattendue que le Puits de Moïse. Prenant la forme d’une pile hexagonale monumentale de huit mètres de hauteur, ornée des six prophètes de l’Ancien Testament, le Puits de Moïse fut réalisé par Claus Sluter (1355-1406), « imagier » de Philippe le Hardi. Cette oeuvre est l’un des jalons essentiels de la carrière du sculpteur, qui révolutionna l’art de représenter les figures, avec un réalisme rompant totalement avec les traditions stylistiques du gothique international.

Aujourd’hui défait de la croix monumentale qui le surmontait, le puits de Moïse est protégé par un édicule à grandes baies, au coeur du grand complexe de l’hôpital de Dijon. La présence de ce chef d’œuvre de la sculpture du XIVe siècle dans un lieu si incongru, étonne.

Il faut alors se replonger dans l’histoire fastueuse des ducs de Bourgogne pour comprendre que cette œuvre est l’un des derniers vestiges de l’histoire extraordinaire et mouvementée de la chartreuse de Champmol qui fut construite au XIVe siècle en lieu et place de l’hôpital actuel.

Une Chartreuse pour nécropole

Pour comprendre qu’elle était la fonction de cette œuvre étonnante qu’est le Puits de Moïse, il faut d’abord se pencher sur l’histoire de la Chartreuse de Champmol.

Tout comme les Capétiens à Saint-Denis, les ducs de Savoie à Hautecombe, les ducs de Bourgogne eurent à cœur de bâtir une nécropole qui conserve le souvenir leur dynastie, dont la cour fut l’une des les plus prestigieuses d’Europe.

La construction d’une nécropole est à la fois un acte politique qui affirme le pouvoir d’une famille, mais aussi religieux car elle souligne la piété du commanditaire. Aussi, les ducs de Bourgogne choisirent de bâtir leur nécropole toute proche de la capitale du duché, en y associant un monastère dont les moines étaient chargés de prier pour les illustres défunts et le repos de leur âme.

Aimé Piron, Vue en perspective de la chartreuse de Champmol, 1686, Bibliothèque municipale de Dijon

Aimé Piron, Vue en perspective de la Chartreuse de Champmol, 1686, Bibliothèque municipale de Dijon

La construction de l’ensemble monastique fut ordonnée par Philippe le Hardi en 1377, sur le lieu-dit La Motte de Champmol, dont la Chartreuse de la Sainte-Trinité conserva le nom par la suite. Les travaux débutèrent en 1383 pour s’achever aux alentours de 1410. La disposition des bâtiments conventuels suivait un plan imposé par les nécessité de cet ordre monastique.

Les chartreux menant une vie entièrement cloîtrée et solitaire, ils disposaient chacun d’une petite maison avec un jardin clos. Ces espaces individuels étaient organisés autour d’un grand cloître qui accueillait également le cimetière du monastère. Au centre, se dressait le Puits de Moïse, que l’on voit sur le dessin d’Aimé Piron sous un édicule qui lui fut ajouté au XVIe siècle. A l’Est, le grand cloître se refermait sur l’église, qui abritait les monuments funéraires des ducs de Bourgogne. Au Sud de l’église était accolé un petit cloître qui desservait les bâtiments conventuels réservés à la vie commune.

De cet ensemble monastique, il ne reste aujourd’hui que quelques vestiges. En 1791, les moines quittèrent le monastère et la chartreuse fut vendue à Emmanuel Crétet qui en fit un lieu de villégiature. Il détruisit l’église et ne conserva du monastère que les éléments qui purent servir de décor ou d’agrément pour les jardins: les statues du portail de l’église et le Puits de Moïse. Une tourelle d’escalier de l’église subsiste également, permettant d’entrevoir les dimensions originelles du lieu de culte. En 1792, les tombeaux des ducs sont transportés à l’église Saint-Bénigne. Ils sont aujourd’hui conservés au musée des Beaux-Arts de Dijon.

Vue de la chapelle du XIXe siècle, sur le site de l’ancienne Chartreuse de Champmol

En 1833, le département de Côte d’Or rachète le domaine pour le transformer en hôpital psychiatrique. L’architecte Pierre-Paul Petit conserva en filigrane le plan de la chartreuse pour la construction des bâtiments hospitaliers. Il fit rebâtir l’église au même endroit, mais dans de plus petites dimensions, dans un style néogothique. En prévoyant une abside couvrant entièrement l’entrée principale par la nef, il permit de conserver en place et dans de bonnes conditions les sculptures originelles du portail du XIVe siècle, dont les figures furent réalisées par Claus Sluter également.

Les bâtiments hospitaliers quand à eux s’articulent autour de ce qui était le grand cloître, et le Puits de Moïse a conservé sa place au milieu de cet ensemble.

C’est ainsi qu’en pénétrant sur ce site si particulier de Champmol, deux époques et deux mondes se télescopent dans l’esprit du visiteur: l’architecture hygiéniste du XIXe siècle et la rigueur de l’ordonnancement du plan de la chartreuse; les bâtiments civils froids et fonctionnels et les vestiges religieux, souvenirs du passé glorieux d’un foyer artistique majeur de la fin du Moyen Age.

Un puits pour symbole

Le Puits de Moïse, abrité sous son édicule

Le Puits de Moïse, abrité sous son édicule

Au milieu de cet ensemble architectural, se dresse un édicule abritant l’une des plus grandes merveilles de la sculpture de la fin du Moyen Age occidental: le Puits de Moïse. Prenant la forme d’une pile colossale de 8 mètres de haut, ornée des figures sculptées polychromes de six prophètes de l’Ancien Testament. Cette sculpture monumentale, tire son nom d’un puits de plusieurs mètres de profondeur sur lequel il était installé et qui était alimenté par la rivière de l’Ouche.

Placé au centre d’une fontaine, au milieu du cloître de la Chartreuse, le Puits de Moïse est la base d’un calvaire monumental, qui était surmonté d’un Christ en croix.

Claus Sluter, Buste du Christ crucifié, provenant du calvaire de la chartreuse de Champmol, 1395-1399, Musée archéologique de Dijon © RMN

Claus Sluter, Buste du Christ crucifié, provenant du calvaire de la chartreuse de Champmol, 1395-1399, Musée archéologique de Dijon © RMN

De la croix monumentale du calvaire, il ne reste presque rien. Seul le buste du Christ, réalisé également par Claus Sluter a été préservé. Il est aujourd’hui conservé au musée archéologique de Dijon. A partir de recherches archéologiques, des chercheurs ont avancé la possibilité que le Christ crucifié avait pu être accompagné de la figure de Marie-Madeleine agrippée à la croix.  D’autres vestiges du « Puits de Moïse » conservés au musée archéologique de Dijon ont été identifiés comme les bras de Marie-Madeleine enlaçant la croix accréditent cette hypothèse.

La disposition du calvaire correspond à une représentation médiévale récurrente, que l’on retrouve notamment dans la scène de la Crucifixion du Polyptyque Orsini de Simone Martini, oeuvre qui a très probablement transité à la Chartreuse de Champmol au XIVe siècle.

Simone Martini, Polyptyque Orsini, Scène de la Crucifixion, Musée Royal des Beaux-Arts d'Anvers

Simone Martini, Polyptyque Orsini, Scène de la Crucifixion, Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers

Associant étroitement la Crucifixion et les prophètes, le Puits de Moïse est caractéristique des représentations typologiques de l’art gothique, qui ont pour relient l’Ancien et le Nouveau Testament dans une même image.

L’avènement de la nouvelle sculpture

Au delà du symbole, le Puits de Moïse est le témoin d’une transformation majeure de la sculpture gothique, par le génial Claus Sluter (1355-1406), qui préfigure l’art de la Renaissance: Erwin Panofsky, estime que « Sluter contient à la fois Michel-Ange et Le Bernin » tandis que l’historien de l’art anglais William Martin Conway décrit Sluter comme le « Donatello du Nord ».

© Le Jardin des Arts

© Le Jardin des Arts

Probablement né en Hollande, Claus Sluter est appelé par Philippe le Hardi sur le chantier de la Chartreuse de Champmol en 1385. Apportant avec lui l’art de la représentation humaine plus grande que nature (chaque prophète mesure presque 2 mètres), il se distingue particulièrement dans l’art de représenter avec une grande variété, le réalisme des expressions et des attitudes.

Isaïe © Le Jardin des Arts

Isaïe © Le Jardin des Arts

Daniel © Le Jardin des Arts

Daniel © Le Jardin des Arts

Les figures se détachent de l’architecture qu’elles viennent orner, les expressions sont individualisées, un soin extrême est apporté dans la représentation des drapés. Toutes les oeuvres qu’il réalisa pour le compte de Philippe le Hardi témoignent d’une capacité de représentation étonnante, qui rompt totalement avec l’art de son temps.

Jérémie © Le Jardin des Arts

Jérémie © Le Jardin des Arts

Aujourd’hui isolé de son contexte architectural originel, situé dans un environnement où on de l’y attend pas, le Puits de Moïse fait partie de ces œuvres oubliées et inattendues. Mais les regards particulièrement saisissants des personnages, la polychromie très bien conservée, la délicatesse des visages rappellent la valeur inestimable de l’oeuvre, qu’on ne se lasse pas de contempler.

Le Puits de Moïse, prophète Zacharie © Le Jardin des Arts

Le Puits de Moïse, prophète Zacharie © Le Jardin des Arts

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Pour aller plus loin:
L’art à la cour de Bourgogne. Le mécénat de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, [catalogue d’exposition Dijon, Cleveland], Paris, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 2004

Suzie Nash, « Claus Sluter’s Well of Moses for the Chartreuse of Champmol Reconsidered: Part I, II, III », The Burlington Magazine, 147 (2005), 148 (2006), 150 (2008). « Claus Sluter : Le puits de Moïse, Le tombeau de Philippe le Hardi », Dossier de l’art, n°203, janvier 2013

Dossier de l’Art, n° 203, Dossier « Claus Sluter, le Puits de Moïse, Le Tombeau de Philippe Le Hardi »

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Informations pratiques:

Accès au centre hospitalier de Dijon à pied ou en bus (ligne 12 arrêt CHS La Chartreuse).
Entrée au Puits de Moïse: plein tarif 3€, tarif réduit 1,50€

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